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Histoire & Patrimoine pénitentiaire

Les prisons réhabilitées

Patrimoine et mémoire - Les prisons réhabilitées

Lorsque l’on visite aujourd’hui une prison réhabilitée, le passé pénitentiaire saute aux yeux de ceux qui ont séjourné ou travaillé dans un tel lieu (anciens personnels, détenus ou intervenants réguliers) mais la plupart de ceux qui la parcourent n’ont pas toujours le sentiment d’être dans une ancienne prison si les occupants actuels n’ont pas fait le nécessaire pour rappeler à leurs visiteurs cette activité qui a pu durer 100, 150 ans, voire plus.

Lorsque les établissements à l’architecture remarquable font l’objet de mesures de protection au titre des monuments historiques, une reconnaissance en sorte par la Nation de la valeur patrimoniale de ce bien, cette chance d’être classées (Gannat ou Pont-L’Evêque) permet à ces prisons de rester dans leur état d’origine, d’être restaurées a minima, garantissant alors leur intégrité historique et d'être visitées en tant que telles par le public.

Patrimoine et mémoire. Les prisons réhabilitées.

Mais pour d’autres prisons désaffectées à l’architecture moins exceptionnelle, que reste-il, hormis les murs, de cet héritage après leur transformation ? Force est de constater que des pans entiers de ce passé pénitentiaire ont le plus souvent disparu car les architectes ont dû réaménager et agrandir les espaces, les aérer, les rendre moins sombres pour faciliter l'accueil, la circulation et le confort des publics qui vont les fréquenter désormais. Il faut aussi avouer que ces traces ont été parfois sciemment effacées par leurs nouveaux propriétaires car elles sont des témoignages d’un passé jugé peu glorieux (notamment lorsqu’il s’agit d’un édifice antérieur à la Révolution française). Et avoir été un ancien lieu de détention n’est pas forcément un argument sélectionné en premier pour attirer un public sur un nouveau site culturel ou touristique.

La maison centrale de correction d'Hagueneau ...
La maison centrale de correction d'Hagueneau ...

Cependant, on observe depuis une dizaine d'années une volonté de la part de leurs nouveaux occupants d’entretenir, voire de ressusciter cette mémoire car le public s’y intéresse de plus en plus. Curieux de ce passé, il souhaite connaître les conditions de vie ou de travail des anciens occupants, le régime de tel établissement ou tout simplement apprendre l'histoire des murs dans lesquels ils travaillent, étudient, lisent ou se promènent. Ainsi ont commencé à fleurir, sur place ou sur les réseaux, de multiples expositions1, réalisées au moyen d’archives qui sont nombreuses et bien conservées par les services départementaux d’archives des lieux d’implantation des anciens établissements.

Actuellement, on assiste aussi à la préservation méticuleuse des minuscules traces de vie que les détenus ou les personnels ont pu laisser. Des graffitis par exemple que l'on découvre bien dissimulés à l'abri d'un mur ou d’une poutre alors que les travaux de transformation ont effacé toutes les autres traces bien apparentes. Depuis quelques années, c'est la collecte de la mémoire pénitentiaire qui s’engrange en interrogeant d’anciens personnels ou détenus (comme à Fontevrault par exemple), des témoignages vivants dont la diffusion et l’accès sont rendus faciles grâce au réseau internet.

Pour illustrer ce mouvement dans lequel s’est inscrit l’Enap, nous vous invitons à découvrir ou redécouvrir, à travers leur histoire, quelques prisons emblématiques ou remarquables de notre patrimoine carcéral, transformées  avec réussite en établissements publics culturels, universitaires ou de formation.

1. Voir notamment les sites internet du Centre culturel de Fontevrault ou de l’Université de Nîmes

La maison d'arrêt de Gannat, aujourd'hui musée municipal Yves Machelon

La maison centrale de Nîmes hier ... l'Université de Nîmes aujourd'hui

La Maison centrale de Nîmes est à l’origine une citadelle avec un fort Vauban. Elle devient, à partir de la fin du 18ème siècle, une maison de correction pour les condamnés à moins d’un an de prison, un entrepôt pour les forçats de passage vers le bagne de Toulon, une prison militaire et un dépôt de mendicité.

En 1820, la citadelle est transformée en maison centrale de détention et maison de correction pour le département du Gard. Au cours du siècle, la Maison centrale de Nîmes accueillera jusqu’à 1250 détenus. Dans les ateliers de Nîmes, les détenus fabriquent talons, lits en fer, meubles de jardin, pipes, chaises, pantoufles, clous, espadrilles etc.

La maison centrale de Nîmes
L'ancienne maison centrale de Nîmes devenue la faculté de lettres

La Maison centrale de Nîmes ferme ses portes en juin 1991 : elle est alors transformée en site universitaire. L’Université de Nîmes (faculté des lettres) est inaugurée le 11 octobre 1995.

La maison centrale de Nîmes hier ... l'Université de Nîmes aujourd'hui
La maison centrale de Nîmes hier ... l'Université de Nîmes aujourd'hui

La maison centrale de Fontevraud hier ... le centre culturel de l'Ouest aujourd'hui

Construite au 12ème siècle, Fontevraud fut jusqu’à la Révolution la plus riche des abbayes de femmes en France. Pendant la Révolution, les religieuses sont expulsées et l’abbaye mise en vente comme bien national ; ne trouvant pas acquéreur, elle est abandonnée aux dégradations et aux pillages. C’est en 1804 que Napoléon 1er décide de transformer ce grand monastère à l’abandon en établissement pénitentiaire. Les premiers détenus arrivent en 1814.

L’ancienne abbaye devient alors une grande prison-manufacture, une véritable cité vivant en autarcie. Au 19e siècle, la maison centrale renferme une population moyenne de 1000 à 1500 détenus (hommes, femmes et enfants).

La maison centrale de Fontevraud hier ...
La maison centrale de Fontevraud hier ...

Au siècle suivant et jusqu’à sa fermeture en 1963, elle accueillera 600 détenus hommes, essentiellement des condamnés aux travaux forcés. Le domaine est ensuite rétrocédé au Ministère de la culture, à l’exception du domaine de la « Madeleine » qui restera centre de détention jusqu’en 1985. Aujourd’hui, le site de Fontevraud accueille le Centre culturel de l’Ouest où quelques traces du passé pénitentiaire (des cages à poules notamment) ont été préservées.

La maison centrale d'Haguenau hier .. l'IUT d'Haguenau et la médiathèque de la Vieille-Ile aujourd'hui

Ouverte en 1822 dans les murs d’un ancien hôpital, la Maison centrale d’Haguenau a accueilli une population pénale strictement féminine (condamnées criminelles et correctionnelles) qui pouvait atteindre 800 détenues surveillées par des religieuses, les sœurs de la charité. Récupérée par la France en 1918 après la défaite allemande, elle retrouve sa destination de maison centrale pour femmes, l’une des deux restant alors, avec Rennes. En 1946, la réforme pénitentiaire de Paul Amor qui repose sur l’individualisation de la peine et la mise en place d’un régime progressif est expérimentée pour les femmes à Haguenau.

La maison centrale d'Haguenau hier ..
La maison centrale d'Haguenau hier ..

En 1959, les détenues sont transférées à Rennes, seul établissement accueillant désormais les détenues condamnées à une peine de prison supérieure à 1 an. Entre-temps, en 1957, s’est ouvert dans une annexe, un centre de réadaptation pour 80 condamnés psychopathes, véritable hôpital pénitentiaire. En 1977-1978, après des réaménagements, des détenus hommes sont accueillis sur les 3 étages mais en 1986, l’établissement est définitivement fermé et partiellement démoli. Réhabilité, le bâtiment accueille depuis 1996, l’Institut universitaire de technologie d’Haguenau et depuis 2001, les services de la Médiathèque de la Vieille-Ile.

La prison Sainte-Marguerite hier ... L'Ecole nationale d'administration aujourd'hui ...

Bâtie entre 1740 et 1747 sur l’emplacement d’une ancienne commanderie du 14ème siècle dans le quartier de Strasbourg du même nom, la Prison Sainte-Marguerite a fonctionné jusqu’en 1988.

Maison de force, elle accueillera dans un premier temps, les condamnés à de longues peines jusqu’à l’ouverture de la Maison centrale d’Ensisheim en 1808 et la construction de la Maison d’arrêt de la rue du Fil (1823). Elle devient ensuite maison de force et de correction puis maison de correction destinée à recevoir les courtes peines (moins d’un an), les condamnés en attente de transfert, les prévenus et accusés autorisés à travailler dans ses ateliers par le juge, les détenus pour dettes, les mineurs de moins de 16 ans (elle fut l’un des premiers établissements de France à disposer d’un quartier de mineurs) et les malades soignés à l’infirmerie.

Avant-guerre, elle pouvait accueillir jusqu’à 325 détenus des deux sexes. Après la seconde guerre mondiale, vétuste et exigüe, la Prison Sainte-Marguerite est moins occupée (courtes peines pour des délits mineurs) et ferme définitivement ses portes en septembre 1988 après le transfert des détenus à la nouvelle prison de l’Elsau. En 2005, elle est devenue le siège de la prestigieuse École nationale d’administration (ENA)

La prison Sainte-Marguerite hier ...
La prison Sainte-Marguerite hier ...

La maison d'arrêt de Gannat hier ... Le musée municipal Yves Machelon aujourd'hui

Edifiée de 1836 à 1848 sur l’intérieur du château-fort des Sires de Bourbon (13e siècle) dont on a conservé quelques vestiges (mur d’enceinte et tours), la Maison d’arrêt de Gannat a fonctionné jusqu’en 1926, année d’une grande réforme pénitentiaire. Elle fut remise en service en 1940 avant d’être consacrée le 27 décembre 1941 comme maison d’arrêt en accueillant d’abord des détenus déférés devant la cour martiale de Gannat (gaullistes notamment) puis des condamnés correctionnels. Après la guerre, la petite maison d’arrêt de 32 places accueillit des condamnés aux travaux forcés et à la réclusion puis, dans le cadre de la réforme Amor, on décida à partir de 1951, d’y regrouper les relégués étiquetés antisociaux par les centres d’observation de Lille, Rouen et Besançon. Plus de 250 y séjournèrent jusqu’en 1967.

Grâce à la volonté du maire de l’époque, Yves Machelon, la prison est rachetée par la municipalité qui décide alors de la transformer en musée en 1971. En 1998, il est  labellisé « Musée de France » et prend alors le nom de Musée Yves Machelon. Pour la municipalité et l’équipe du musée qui l’anime avec dynamisme, l’intérêt patrimonial des anciens bâtiments carcéraux sont des objets de collection aussi importants que les collections dédiées à l’Art que le lieu renferme aujourd’hui.

Le musée municipal Yves Machelon aujourd'hui

La prison Saint-Paul à Lyon hier ... le campus de l'Université catholique de Lyon aujourd'hui

Mise en service en 1865 non loin du palais de justice et du Quai Suchet, dans le quartier Saint-Paul dont elle porte le nom, la prison a été conçue par l’architecte lyonnais Antonin Louvier (1818-1892) selon un plan panoptique rayonnant en forme d’étoile similaire à celui de La Santé à Paris.

La prison Saint-Paul à Lyon hier

550 cellules réparties en 7 quartiers autour d’un bâtiment central qui abrite au 1er étage, la chapelle, des cours de promenade entre chaque aile, des logements pour le personnel et des annexes. Elle est affectée exclusivement à la détention hommes (prévenus et condamnés, mineurs). Quelques années plus tard, elle sera reliée directement à sa jumelle, la prison Saint-Joseph (un ancien couvent) par un souterrain qui passe sous la rue Delandine (elles seront réunies administrativement qu’en 1975). A partir de 1889, Saint-Paul est transformée en prison cellulaire complète par l’architecte du département, Henri Moncorger, en application de la loi de 1875 sur l’emprisonnement cellulaire individuel. 

Surpeuplées, vétustes et insalubres, Saint-Paul et Saint-Joseph ferment définitivement leurs portes le 3 mai 2009 après le transfert de leurs derniers occupants vers la nouvelle maison d’arrêt de Lyon-Corbas. L’année suivante, l’Université catholique de Lyon (UCLY) se porte acquéreur des 2 établissements. Réhabilité en campus universitaire, le site de l’ancienne prison Saint-Paul, dont on a conservé, suivant le cahier des charges, la rotonde centrale, les escaliers de distribution des ailes et le portail d’entrée, accueille depuis 2015, les quelque 7 000 étudiants de l’UCLY.

le campus de l'Université catholique de Lyon aujourd'hui
le campus de l'Université catholique de Lyon aujourd'hui