Histoire & Patrimoine pénitentiaire

Les précurseurs de Jean Pinatel

Jean Pinatel, criminologue. Les précurseurs de Jean Pinatel

Le XIXème siècle

Classe dangereuse = classe ouvrière

Des classes dangereuses de la population dans les grandes villes, et des moyens de les rendre meilleures, FREGIER, 1840
Au début du 19e siècle, pauvreté et vice sont perçus comme les principaux ressorts de la criminalité. Ainsi Frégier, chef de bureau à la Préfecture de police de la Seine, décrit la classe ouvrière misérable, parisienne en particulier, à travers ses comportements délictuels, la qualifiant dans sa globalité et de façon théorique de « classe dangereuse ».

De la misère des classes dangereuses en Angleterre et en France, BURET, 1842
Buret, quant à lui, aborde la question sous un angle essentiellement sociologique et met  l’accent sur la misère comme facteur déclenchant du vice et du crime. Pour lui comme pour Frégier, il s’agit, non d’apporter un remède à ce problème, mais de décrire les causes sociales ou économiques du crime dans les grandes villes.

Les pauvres, extr. des français peints par eux-mêmes, MOREAU-CHRISTOPHE, 1841, p. 98 et suiv.
Dans cette encyclopédie morale du 19e siècle, Moreau-Christophe dresse un tableau illustré de la pauvreté, l’un des degrés de la misère (le crime en étant l’ultime), en s’aidant d’une classification complexe qui englobe indigents, mendiants, vagabonds, malfaiteurs, libérés, enfants trouvés et abandonnés, orphelins, aveugles, aliénés etc. Face au danger que représente la croissance inexorable du paupérisme fragilisant l’ordre public et au mal associé au besoin et au désir de progrès économique de la société, l’auteur s’en remet à l’Etat.

L’anthropologie criminelle

La criminologie, GAROFALO, 1890
Ce magistrat italien a inventé le concept d’état dangereux en criminologie et en pénologie sous le nom de « témibilità » qui « désigne la perversité constante et agissante du délinquant et la quantité du mal prévu qu’on peut redouter de sa part » (p. 332), donc sa capacité criminelle. A cela, il ajoute le critère « d’idonéité » qui consiste à rechercher chez le délinquant, les éléments pouvant mener aux possibilités d’adaptation afin de le rendre inoffensif.

L’Homme criminel, LOMBROSO, 1887

L’Homme criminel, LOMBROSO, 1887
Le fondateur de l’anthropologie criminelle fonde sa théorie du criminel-né sur l’observation et l’expérimentation scientifiques à partir du modèle évolutionniste darwinien et des thèses sur la dégénérescence de l’espèce. A partir de constats autant anatomiques que sociaux, il démontre que tout criminel est un être primitif dans et par son comportement contre lequel la société doit se défendre contre le danger qu’il représente. Il pose avec sa théorie scientifique, les bases de la criminologie, ne s’intéressant à la personnalité du criminel sans toutefois véritablement prendre en compte les facteurs sociaux, ni la nature du délit commis. Ses contemporains, Ferri et Garofalo, proposeront des classifications et des adaptations de la justice pénale (relégation, peines indéterminées…) à la mesure du danger que représente ce type criminel pour la société.

La contagion du meurtre : étude d’anthropologie criminelle, Paul AUBRY, 1894
En France, Aubry se place, comme d’autres médecins, sur un autre registre (pas forcément inconciliable avec les italiens) - celui de l’imitation (chère au sociologue et criminologue Gabriel Tarde) - pour expliquer la « contagion du meurtre ». Il désigne ainsi l’acte par lequel «l’idée du meurtre s’impose ou se transmet à un individu le plus souvent prédisposé». Le crime agirait ici comme une maladie virale dans des corps réceptifs ; l’hérédité, la promiscuité, le spectacle des exécutions et la presse en seraient les facteurs déclenchants. Pour appuyer sa démonstration, Aubry donne de nombreux exemples puisés dans l’histoire, l’observation de ses patients ou dans la presse. 

 

Les lois de l’imitation, TARDE, 2e ed., 1911
Se démarquant de Lombroso et de l’Ecole positive italienne, Tarde développe une approche sociologique de la criminalité qui nourrira un courant de pensée propre à l’école française de criminologie, chère à Alexandre Lacassagne.
Voir le parcours virtuel sur Gabriel Tarde

Le crime et la société, MAXWELL, 1909
Sous l’influence de Durkheim et de Tarde, la sociologie criminelle s’affirme à la fin du 19e siècle comme l’étude de la criminalité en tant que phénomène social. Pour Maxwell, l’origine du crime est à rechercher à la fois dans l’individu et dans son milieu (la société elle-même). Le danger que le criminel représente se situe dans son aptitude à commettre de nouvelles infractions. Pour y faire face, Maxwell ne se démarque pas de ses contemporains (politique d’élimination des « déchets » par un système de peines indéterminées ou pourquoi pas, châtiment corporel) mais innove en matière de prévention sociale (hygiène sociale, lutte contre l’alcoolisme, la misère...).

L’incursion de la psychiatrie

Dégénérescence et criminalité, FERE, 1888
L’incursion de la psychiatrie dans le champ criminel au 19e siècle s’effectue notamment à travers le concept de dégénérescence. Selon les psychiatres, les dégénérés sont atteints de symptômes qui altèrent la volonté, pouvant mener, dans certains cas, au crime (réalisation d’actes jugés nuisibles par la société que la justice doit sanctionner selon le degré de responsabilité de l’auteur). Féré, dans son approche darwinienne de la dégénérescence, va plus loin et stigmatise également les impotents, les aliénés, les criminels ou décadents de tout ordre (du vagabond au pervers le plus monstrueux) en les considérant « comme des déchets de l’adaptation, des invalides de la civilisation » que la société doit à tout prix mettre hors d’état de nuire.

Les Stigmates biologiques et sociologiques de la criminalité, DALLEMAGNE, 1894
A la fin du 19e siècle, le psychiatre belge, Dallemagne, sans se démarquer catégoriquement des thèses évolutionnistes, aborde la question du crime sous un angle essentiellement biologique et sociologique en ajoutant aux stigmates physiques, des stigmates sociaux (« l’ensemble des manifestations qui portent atteinte à la conservation et au progrès des sociétés ») qui prouvent l’inadaptation à la vie individuelle et sociale du criminel dégénéré.

Représentations de la dangerosité

« L’apache »
A la fin du 19e siècle, apparaissent dans Paris et sa banlieue, des bandes de jeunes délinquants  baptisés du nom d’apaches. Après avoir séduit un temps l’imaginaire populaire, l’apache va vite devenir, dans l’opinion manipulée par la presse, le symbole de la criminalité urbaine, suscitant fantasmes (sur leur nombre par exemple) et réactions contre ce danger (légitime défense, peine de mort systématique…).

Réponse du droit pénal

La défense sociale et les transformations du droit pénal, PRINS, reprint de l’éd. de 1910
L’ouvrage de Prins, aboutissement de ses travaux publiés depuis 1880, marque une rupture. Pour lui, le pivot de la répression pénale ne doit pas être la responsabilité du délinquant mais son caractère dangereux pour la société, c'est-à-dire sa prédisposition criminelle. C’est sur ce principe que doivent se fonder les mesures de défense sociale à la fois éducatives, protectrices et répressives d’un Etat responsable de l’ordre public. Les critiques qui s’élèvent contre les théories de défense sociale tournent autour de la garantie des libertés individuelles. C’est le juge appuyé par le législateur qui doit déterminer l’état dangereux d’un individu, sa responsabilité et, selon le degré de sa dangerosité, le priver de sa liberté. En 1910, la législation pénale contre le vagabondage et la mendicité, de même que  la relégation, née d’un sentiment d’insécurité grandissant, sont des mesures de défense sociale contre des individus au genre de vie marginal ou criminel, jugés dangereux.

L’individualisation de la peine, SALEILLES, 1898
Reprenant les critères de défense sociale, Saleilles rejette le principe de la responsabilité atténuée et s’appuie sur sa théorie de l’individualisation de la peine qui permet au juge de sanctionner, en prenant en compte la personnalité du délinquant. Le juge devient alors, selon Saleilles, expert et juge de la dangerosité d’un individu, ce que les médecins et criminologues, attachés au diagnostic médical ou scientifique, contesteront tout au long du siècle suivant. 

Demi-fous et demi-responsables, GRASSET, 1907
Quelques années plus tard, Grasset pose la question de la responsabilité pénale atténuée des délinquants qu’il appelle des « demi-fous » : des aliénés lucides dont les symptômes vont de l’excentricité vestimentaire à l’alcoolisme et la toxicomanie jusqu’à l’épilepsie. Tous sont nuisibles à la société en permanence ou par intermittence (selon leur état morbide), et deviennent dangereux lorsqu’ils commettent un délit ou un crime. Ce qui est nouveau, c’est que Grasset préconise une responsabilité pénale atténuée (ils sont demi-responsables), assure qu’ils doivent être punis pénalement et internés dans un asile, de façon indéterminée, sous surveillance et traitement médical.

Le XXème siècle

Sociologie criminelle

Le crime et la société, MAXWELL, 1909
Sous l’influence de Durkheim et de Tarde, la sociologie criminelle s’affirme à la fin du 19e siècle comme l’étude de la criminalité en tant que phénomène social. Pour Maxwell, l’origine du crime est à rechercher à la fois dans l’individu et dans son milieu (la société elle-même). Le danger que le criminel représente se situe dans son aptitude à commettre de nouvelles infractions. Pour y faire face, Maxwell ne se démarque pas de ses contemporains (politique d’élimination des « déchets » par un système de peines indéterminées ou pourquoi pas, châtiment corporel) mais innove en matière de prévention sociale (hygiène sociale, lutte contre l’alcoolisme, la misère...). 

Réponse du droit pénal

La défense sociale et les transformations du droit pénal, PRINS, reprint de l’éd. de 1910
L’ouvrage de Prins, aboutissement de ses travaux publiés depuis 1880, marque une rupture. Pour lui, le pivot de la répression pénale ne doit pas être la responsabilité du délinquant mais son caractère dangereux pour la société, c'est-à-dire sa prédisposition criminelle. C’est sur ce principe que doivent se fonder les mesures de défense sociale à la fois éducatives, protectrices et répressives d’un Etat responsable de l’ordre public. Les critiques qui s’élèvent contre les théories de défense sociale tournent autour de la garantie des libertés individuelles. C’est le juge appuyé par le législateur qui doit déterminer l’état dangereux d’un individu, sa responsabilité et, selon le degré de sa dangerosité, le priver de sa liberté. En 1910, la législation pénale contre le vagabondage et la mendicité, de même que la relégation, née d’un sentiment d’insécurité grandissant, sont des mesures de défense sociale contre des individus au genre de vie marginal ou criminel, jugés dangereux.

 

Demi-fous et demi-responsables, GRASSET, 1907
Quelques années plus tard, Grasset pose la question de la responsabilité pénale atténuée des délinquants qu’il appelle des « demi-fous » : des aliénés lucides dont les symptômes vont de l’excentricité vestimentaire à l’alcoolisme et la toxicomanie jusqu’à l’épilepsie. Tous sont nuisibles à la société en permanence ou par intermittence (selon leur état morbide), et deviennent dangereux lorsqu’ils commettent un délit ou un crime. Ce qui est nouveau, c’est que Grasset préconise une responsabilité pénale atténuée (ils sont demi-responsables), assure qu’ils doivent être punis pénalement et internés dans un asile, de façon indéterminée, sous surveillance et traitement médical.

Définir la dangerosité

Congrès international pénitentiaire de 1925
En répondant à la 4e question de la 3e section (« Quelles sont les mesures à prendre envers les malades anormaux manifestant des tendances dangereuses ? Ces mesures sont-elles applicables aux enfants de la même catégorie ? »), les membres français de la Société des prisons (François Sauvard et Paul Boncour) apporte une définition encore floue des malades anormaux dangereux : les dangereux sont ceux qui sont assez sages pour ne pas aller en prison, ni assez fous (responsabilité atténuée). Même imprécision quant aux frontières de l’état dangereux : gravité d’un acte ou répétition de phénomènes antisociaux légers ? La classification des malades anormaux demeure encore vague : elle mêle ceux qui ont une activité malfaisante ou sont incapables d’acquérir des habitudes (débiles instables, vagabonds ou fugueurs, entêtés et raisonneurs, excentriques ou originaux). Tous sont à éliminer progressivement, voire définitivement dans certains cas. Pour cela, les intervenants préconisent l’étude psycho-physiologique des délinquants et criminels en prison avant jugement, ce qui justifie à leurs yeux l’individualisation des mesures de défense.

Les thèses en présence

Le crime comme produit social et économique, Rozengart, 1929
Comme nombre d’auteurs de l’époque, Rozengart note l’apparition d’une criminalité juvénile croissante essentiellement économique (vol, vagabondage) due au milieu et à la misère. Les facteurs criminogènes en sont la ville moderne, l’alcoolisme et la prostitution. Penseur socialiste, Rozengart définit le crime comme un phénomène social pathologique, inévitable dans une société bourgeoise basée sur l’exploitation d’autrui. Il faut donc purger la société non des criminels, mais du crime même, un mal que l’Etat est chargé de prévenir.

 

Jean Pinatel, criminologue. Le crime comme produit social et économique, Rozengart, 1929

Apports de la psychanalyse et de la psychiatrie infantile

Psychanalyse et criminologie, Genil-Perrin, 1934
Selon l’auteur, la psychanalyse différencie, dans son étude, la criminalité organique qui relève de la psychiatrie et la criminalité « normale », minoritaire mais qui révèle un sur-moi criminel, acquis dans l’enfance et l’adolescence. La psychanalyse participe ainsi à la remise en cause des théories lombrosiennes. A cette criminalité s’ajoute la criminalité « névrotique » qui englobe tous les déséquilibrés et les inadaptés sociaux qui encombrent les tribunaux. Pour la psychanalyse, il y a une origine psychogène à la conduite sociale, très certainement un traumatisme psychique infantile. Il s’agit donc d’une approche nouvelle de la criminologie, à une époque où l’on attribue encore toute délinquance à la dégénérescence héréditaire ou acquise. 

Le criminel et ses juges, Alexander et Staub, 2e ed., 1938
Le livre propose, à partir d’études de cas, une approche psychanalytique du phénomène criminel et rejette le châtiment - qui ne fait qu’aggraver les symptômes en gratifiant un besoin de punition – au profit de l’examen en profondeur des causes psychologiques inconscientes du crime. Dans ce cas, le criminel « névrosique » projette le sentiment de culpabilité sur le monde extérieur : il imagine qu’on le persécute et qu’il a besoin de se défendre, d’où le passage à l’acte. En France, cet ouvrage eut un grand retentissement et inspirera notamment Albert Camus qui résume ainsi la thèse dans ses « Carnets » : « il y a des siècles on condamnait les hystériques, il viendra un temps où on soignera les criminels » 

La presse

« L’Armée du crime » (1926), expression qui hante depuis la fin du 19e siècle les esprits et qui entretient l’idée que la criminalité s’accroît sans cesse, se multiplie, recrute dans toutes les catégories de délinquants et d’inadaptés sociaux constituant ainsi un danger permanent pour la société. Après-guerre, l’expression reprise à la Une des journaux sert de manchette pour annoncer ou relater des faits-divers très en vogue à l’époque.

Le Petit parisien est le premier quotidien populaire en 1900. Grâce au succès de ses chroniques judiciaires et de ses revues de faits-divers criminels, il va tirer à plus d’1,5 million d’exemplaires entre 1920 et 1933. Les clichés, retouchés ou montés sur carton à partir souvent de photos d’identité, rassemblent sans distinction victimes et coupables.