Vous êtes ici

Elèves de l'ENAP

Axes de recherche

Les recherches du Cirap s’inscrivent dans une tentative d’analyse du champ pénitentiaire en faisant le choix théorique d’interroger les dispositifs et les pratiques. Cette approche permet de ne pas tomber dans l’écueil de considérer la population pénale comme une catégorie par nature au risque d’essentialiser une condition de déviant. Ainsi, partir des dispositifs et des pratiques dotent les recherches d’instruments d’analyses pour éclairer les rationalités politiques à l’œuvre, les contextes d’action mais aussi les logiques des acteurs, leurs expériences et leur vécu. Cette posture permet donc d’analyser les rationalités politiques, sociales, professionnelles et les pratiques, mais aussi de rendre compte et surtout de comprendre la constitution des subjectivités.   

Axe 1 - Dispositifs pénitentiaires et rationalités politiques

Tout dispositif de prise en charge, de contrôle ou de surveillance répond à des cadres politiques et sociaux dans lesquels des savoirs sont produits et des pratiques constituées. Quelles sont les rationalités politiques, sociales et professionnelles à l’œuvre ? Quels sont les rapports de pouvoir en jeu dans les dispositifs de prise en charge (pénaux, médicaux, sociaux ou pénitentiaires) ? Quelles sont les logiques des acteurs chargés des suivis et du contrôle en relation à celles des justiciables ? La problématique globale de cet axe s’articule autour du traitement social et politique des normes et des déviances dans le champ pénal. Ainsi, l’axe propose d’analyser notamment des « ensembles pratiques » relatifs à la complexité et à la multiplicité des prises en charge en s’attachant à ce qu’elles font et à la façon dont elles le font. Cet axe conduit à un ensemble de travaux qui analysent les formes de rationalité qui organisent les pouvoirs (par exemple les formes et les types de contrôle ou encore de responsabilisation) dans une dimension relationnelle, c’est-à-dire qui s’intéresse à la fois aux relations stratégiques et aux rapports de domination entre les sujets eux-mêmes. Les analyses ainsi produites se donnent les moyens de mieux comprendre les modalités par lesquelles l’action pénitentiaire s’efforce d’orienter ses politiques de traitement et de prises en charge de comportements désignés comme déviants. Plus précisément, notre posture propose de rendre compte des dynamiques profondes des systèmes politiques et idéologiques qui structurent et organisent le traitement pénal de comportements jugés délinquants. 

Une recherche sur la radicalisation (menée par Guillaume Brie et Cécile Rambourg) propose d’analyser les rationalités politiques à l’œuvre dans la constitution du phénomène de « radicalisation » et en jeu dans les dispositifs de prise en charge des détenus. Sur un plan international et national, les actions menées pour lutter contre la « radicalisation » s’inscrivent dans le registre de la gestion des risques ce qui appelle des pratiques pénitentiaires tournées vers une évaluation de la dangerosité des individus impliqués dans la radicalisation, une neutralisation de celle-ci et une conversion axiologique de ceux-là. Toutefois, la faiblesse des éléments tangibles pour définir la « radicalisation » place les agents en producteurs empiriques de la définition du phénomène et, en conséquence, de la mise en œuvre du dispositif. C’est précisément sur ce travail d’élaboration par les agents des dispositifs en train de se faire que porte cette recherche, à la fois pour comprendre ce qui préside à leurs choix et pour saisir les transformations de ces dispositifs.

Plus généralement, cette recherche s’intéresse à la manière dont se constituent des savoirs et des pratiques sur la « radicalisation » en accordant une attention particulière à la volonté de sanctionner dans les politiques pénales et, simultanément, au souci de responsabiliser les justiciables dans ces politiques.

Une recherche portant sur les obligations applicables en milieu ouvert (Etude des obligations applicables en milieu ouvert, Une analyse de la dimension coercitive de la probation, Clément Margaine) analyse les logiques des professionnels pénitentiaires et judiciaires chargés de contrôler le respect des différentes obligations et interdictions qui peuvent être imposées en milieu ouvert. Développant une analyse de sociologie juridique dans la lignée des travaux de Jean Carbonnier sur la place du droit et de la norme, mais également de Michel Foucault sur la discipline et le coercitif, ce travail de recherche se propose d’interroger la probation sous l’angle de sa dimension contraignante afin d’analyser comment la contrainte s’exerce en milieu ouvert. Comment les acteurs du suivi appréhendent la contrainte et plus largement la dimension coercitive du milieu ouvert ? Quelles sont les difficultés auxquelles ces professionnels sont confrontés et quelles stratégies mettent-ils en œuvre pour dépasser ce cadre coercitif parfois considéré comme un obstacle ?

Cette étude du milieu ouvert appréhendé par le prisme de la contrainte et du contrôle vise ainsi à mieux cerner le sens de la probation en tant que peine, à travers l’analyse du droit positif mais également des discours et des pratiques des professionnels, qu’il s’agisse des magistrats qui prononcent et, le cas échéant, sanctionnent ces obligations, ou des personnels du SPIP (directeurs et conseillers pénitentiaires d’insertion et de probation, agents PSE) qui mettent en œuvre ces obligations et en contrôlent le respect.

L’étude globale du fonds photographique Henri Manuel, qui jusque-là n’avait jamais été envisagée, a fait l’objet d’un travail de recherche (mené par Fabienne Huard-Hardy) dont l’objectif principal était de valoriser un ensemble de clichés (un peu plus de 800) qui jusqu’à présent n’avaient été utilisés que ponctuellement et sans véritable réflexion sur le contexte de la campagne photographique. Alors que de prime abord le fonds photographique déroule la vie quotidienne des prisons (de courtes et de longues peines, pour hommes et pour femmes), une démarche structurée autour des sources existantes comme les sources législatives, la littérature grise ou encore les témoignages, confrontés, classés, comparés, et bousculés au regard de l’Histoire générale, quotidienne, institutionnelle, économique voire artistique a permis d’approcher certaines causes, impacts que les traces visuelles du photographe laissent entendre. Cette démarche a concouru à objectiver mais aussi à déconstruire les rapports de causalités établis et en usage. De cette étude visuelle le questionnement sur ce qui est montré, sur ce que l’on veut nous montrer, et enfin sur ce que l’on voit prend une dimension centrale au vue du contexte de la campagne photographique (commande politique) qui offre aujourd’hui un aperçu du monde pénitentiaire de la fin de la Troisième République. À l’instar de l’historienne Joan W. Scott, il fut utile de suivre une démarche critique de l’histoire et de déconstruire ce qui « semble » être pour aboutir à interroger les mécanismes sous-jacents à l’élaboration de la loi (période de la grande réforme judiciaire et pénitentiaire de 1926), les représentations mentales de la prison et le sens de la peine au travers du médium photographique : travail de fonds sur la culture visuelle des prisons. Et pour finir, ce passage du discours inaugural au Collège de France de Patrick Boucheron : « Ce temps n’est pas le passage obligé d’un devenir orienté qui, les dépassant, rendrait caduques ses formes anciennes. Il est ce passé accumulé dont l’archéologie vise les couches toujours actives-utiles, en somme, à une compréhension du fait politique aujourd’hui. »

Axe 2 - Pratiques pénitentiaires et contextes d’action

Toute pratique professionnelle, tout projet et tout programme s’inscrivent dans un contexte multidimensionnel qui les façonnent, voire les déterminent, ou en tout cas les orientent. Notre posture dans cet axe consiste à analyser tout ou partie de ces dimensions du contexte constitutives des pratiques pénitentiaires ainsi que des programmes de prise en charge des justiciables. Quelles sont les normes (juridiques, culturelles, sociales) qui président à l’organisation des expérimentations dans l’univers pénitentiaire ? Comment les acteurs s’y adaptent, se les approprient et les refaçonnent ? Ce questionnement en lien avec les contextes d’action est mené à partir d’une problématique globale articulant la dialectique de la permanence et du changement.  

Outre ces dimensions normatives et organisationnelles, les programmes et les expérimentations sont aussi des situations productrices d’effets sur les acteurs – qu’il s’agisse des professionnels ou des justiciables – qu’il est question d’analyser à l’aune des différents modes de subjectivation. Comment se négocient les interactions entre les différents acteurs ? Quelles sont les conditions d’adhésion ou bien de résistance ? Quels sont les effets de ces expériences vécues sur le sujet ?

Par ailleurs, l’innovation peut donner lieu à une demande d’accompagnement des pratiques. Structurées sur un mode appliqué, nos analyses développent une dimension évaluative qui pointe des objectifs de transformation engageant à la fois le chercheur et l’environnement social dans son ensemble.

Une recherche conduite par Lucie Hernandez accompagne la mise en application d’un programme de préparation à la sortie, créé et expérimenté par le service d’insertion et de probation d’un établissement pénitentiaire. L’objectif est de souligner, à partir d’un regard décalé et d’une distance par rapport ce qui est proposé, les paradoxes, les manques et/ou les obstacles au déroulement et à l’utilité du dispositif.

Ces éléments sont appréhendés à travers les expériences subjectives et les représentations des différents acteurs impliqués, qu’il s’agisse des professionnels pénitentiaires, des intervenants extérieurs ou des condamnés participant au projet ou l’ayant abandonné. Ce travail analyse les relations complexes entre ces différents acteurs tout en repérant comment ils s’inscrivent dans ce nouveau dispositif et la manière dont ils se l’approprient. Des décalages importants sont mis en évidence dans ces différentes significations, dans les besoins et les objectifs que chacun poursuit. Il s’agit également de voir si le cadre proposé, les objectifs visés et la population ciblée correspondent ou rentrent en contradiction avec l’approche et la philosophie dans lesquelles a été pensé et construit ce programme.

À terme, cette recherche pourrait donner lieu à une évaluation plus « sommative » qui, à partir d’une approche longitudinale, viendrait rendre compte des effets du programme sur les personnes détenues.

Une recherche-action (Guillaume Brie) s’intéresse à la construction et à la mise en place d’une prise en charge pénitentiaire de condamnés désignés « auteurs d’infraction à caractère sexuel ». Les difficultés liées à la précarité sociale de ces individus constituent la pierre angulaire des réflexions menées dans l’objectif du travail contre la récidive. En effet, les condamnés sexuels présents dans les établissements pénitentiaires retenus pour la recherche appartiennent majoritairement aux fractions les plus démunies des classes populaires, souvent marquées par des conditions économiques et sociales laborieuses – alors même que les enquêtes de victimation montrent une contribution égale de tous les milieux sociaux à ce type de crime. Or, ce point questionne particulièrement les formes de prise en charge qui développent unilatéralement des pratiques orthopédagogiques supposant une relation étroite entre l’appartenance sociale et le passage à l’acte sexuel : modules « d’éducation à la sexualité », « d’action sur la parentalité », « de travail sur le rapport à l’autre », « d’acquisition de la notion du bien et du mal ». De plus, pour la moitié des condamnés de notre échantillon (60 %), la condamnation sexuelle s’inscrit dans un parcours délinquant concernant d’autres faits référencés au casier judiciaire national (vols, recel, trafic de stupéfiants, détention d’armes, conduite sous l’empire d’un état alcoolique, vagabondage). Par voie de conséquence, la réflexion sur les programmes s’oriente vers un travail contre l’isolement social et vers les possibilités d’insertion professionnelle ; ce point n’excluant pas bien sûr le travail thérapeutique sur le passage à l’acte. Toutefois, c’est la centralité donnée à ce type d’approche dans les pratiques professionnelles existantes que la recherche-action discute.